Quand Vladimir Jankélévitch enseignait la philo à Caen

Vice-président honoraire des Amis du Musée de Normandie-Château de Caen, Philippe OLIVE s’est plongé dans le passé caennais du grand philosophe Vladimir JANKÉLÉVITCH à l’occasion d’une publication dans le bulletin n°141 de l’Amicale des Anciens élèves du lycée François de Malherbe, amicale qu’il a présidée pendant de longues années. Qu’il soit ici remercié de nous permettre de reproduire son article sur notre site.

J’ai passé 40 ans de ma vie dans le Quartier Latin tant dans le cadre de ma vie personnelle que pour mon activité professionnelle. J’avais souvent l’occasion de m’arrêter, en rentrant chez moi, devant le 1A du Quai aux Fleurs, dans l’Ile de la Cité, juste derrière Notre Dame.

Une plaque est accrochée sur le premier immeuble du Quai aux Fleurs, que je relisais à chacun de mes passages, en hommage à notre ancien professeur de philo de 1933-1934 au lycée Malherbe de Caen et à ce grand philosophe génial, quoique très peu connu, Vladimir JANKÉLÉVITCH.

Que lit-on sur cette plaque ? « Dans cette maison a vécu de 1938 à sa mort, à l’exception des années de guerre passées dans la clandestinité, VLADIMIR JANKÉLÉVITCH Philosophe, 1903-1985. » Un rappel suivi d’une citation extraite de son ouvrage L’Irréversible et la nostalgie (1974)  : « Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été : désormais ce fait mystérieux et profondément obscur d’avoir vécu est son viatique pour l’éternité »

Bref, cette inscription n’est guère accrocheuse et peu de quidams s’arrêtent pour la lire. Une mention publicitaire ou historique aurait davantage attiré l’œil du passant.

Personnellement, je connaissais JANKÉLÉVITCH depuis l‘année de ma terminale (notre professeur, Petite, nous en avait parlé). Le fait qu’il ait enseigné au lycée Malherbe de CAEN le rendait bien sûr assurément sympathique. C’est pourquoi j’ai écrit cet article pour honorer sa mémoire, bien que je ne l’ai jamais rencontré personnellement.

Après un bref résumé de sa vie et de sa carrière, j’évoquerai ses principaux ouvrages et je tenterai de résumer l’idée principale qu’il a explorée toute sa vie. Cela donnera peut-être à certains l’envie de le lire. Mais ne nous cachons pas la vérité : c’est une lecture difficile.

Dans un premier temps, en guise de divertissement, on pourra plutôt se plonger dans la découverte de deux éditions de la Pléiade, parues récemment (2025 et 2026), à savoir le coffret Sherlock Holmes de Conan DOYLE et le Peter Pan de James Matthew BARRIE. On abordera le Je-ne-sais-quoi seulement après.

Vie et carrière

Vladimir JANKÉLÉVITCH est né à Bourges en 1933. Il est mort à Paris un 6 juin, le 6 juin 1985. Il aura vécu 81 ans. Sa famille est d’origine russe, juive ashkénaze. Son père était médecin otorhinolaryngologue et il a fui avec son épouse (la mère de Vladimir) les pogromes de son pays natal.

Bien que médecin, son père s’intéressait de très près à la philosophie. Il va traduire en français les œuvres de Freud, Hegel et Schelling. Cela marquera le jeune Vladimir qui fera plus tard sa thèse sur Schelling (1775-1854), le philosophe allemand le plus important de la première moitié du XIXè siècle, avec Hegel et Hölderlin.

A 19 ans, en 1922, il entre en lettres supérieures à Louis le Grand et intègre Normale Sup l’année d’après. Il est reçu premier à l’agrégation de philosophie en 1926 (excusez du peu !) et part enseigner à Prague, pendant six ans, à l’Institut Français. Durant son séjour à Prague, il termine sa thèse sur Schelling. C’est alors qu’il rentre en France et devinez quelle est sa première affectation : c’est le lycée Malherbe de Caen. Il enseignera ensuite au lycée du Parc à Lyon, à l’université de Toulouse en 1936 et à celle de Lille en 1938.

En 1939, il est nommé sous-lieutenant de réserve comme tous les Normaliens puis envoyé au front comme lieutenant d’infanterie. Blessé à l’épaule, évacué à Marmande (Lot-et-Garonne), il retourne à Toulouse en janvier 1940. Mais en application du « statut des juifs », il est destitué en décembre 1940. Il prend alors des fausses identités et enseigne dans des écoles privées pour survivre.

Il s’engage dans la Résistance et n’hésite pas à distribuer des tracts en plein jour au péril de sa vie. Il fera, après la guerre, quelques remarques ironiques à Jean-Paul Sartre, qui préparait alors ses Cahiers pour une morale, au chaud dans son bureau, alors que lui affrontait le danger avec courage en distribuant ses tracts en pleine rue à Toulouse. La morale consiste à s’engager, écrit-il plus tard, et cet adage sera la base de son action tout au long de son existence.

En 1947, il retrouve son poste de professeur à la faculté de Lille et, en 1951, sa carrière atteint son apogée. Il est en effet nommé titulaire de la chaire de philosophie morale à la Sorbonne. Il restera à ce poste jusqu’en 1979. Il n’arrêtera plus d’écrire des ouvrages, certes à la diffusion limitée, mais qui ont surtout du succès à partir des années 1970.

Son oeuvre

JANKÉLÉVITCH n’a jamais eu Henri Bergson comme professeur, cependant il a correspondu avec lui toute sa vie et a fortement subi son influence. En particulier l’analyse de la durée représente le fondement de la compréhension du monde et l’insertion de l’esprit dans la matière pour Bergson.

Il rejette les systèmes explicatifs dogmatiques au profit de l’analyse du devenir, toujours en éternel évolution car lié à l’instant. Paradoxalement, la fidélité à la pensée bergsonienne, constante de ses écrits le desservira car, à partir des années 1950, la « mode » des écrits philosophiques se dirige vers l’existentialisme, Heidegger, le marxisme voire le maoïsme, et toutes ces théories qui définissent une évolution ordonnée de la pensée, du temps et des systèmes.

Ceci explique que les œuvres de JANKÉLÉVITCH se sont trouvées un peu « décalées » par rapport à l’esprit du temps. Il a fallu attendre une vingtaine d’années pour que JANKÉLÉVITCH redevienne un auteur à succès, médiatisé, toujours à la pointe du combat. Ainsi il obtiendra, avec Jacques Derrida, le maintien de l’enseignement de la philosophie en terminale qui était menacé.

Vladimir JANKÉLÉVITCH meurt dans son bel appartement du Quai aux Fleurs en 1985, à l’âge de 81 ans, laissant pour la postérité une cinquantaine d’ouvrages de philosophie et de musicologie.

Parmi ses principaux livres de philosophie, nous avons retenu les ouvrages suivants :

  • Philosophie première (1954)
  • Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien (1957)
  • Le Pur et l’Impur (1950)
  • La musique et l’Ineffable (1961)
  • La Mort (1966)
  • L’Irréversible et la nostalgie (1974)
  • Le Paradoxe de la morale (1981)

Écrits et musicologie

Ses livres de musicologie permettent de découvrir le fond de la pensée de JANKÉLÉVITCH, tant la musique, ses travaux sur la musique et sur les grands musiciens sont intimement liés.

On peut comprendre (ou essayer de comprendre) la pensée de JANKÉLÉVITCH par son approche de la musique et la lecture de son livre essentiel, paru en 1961 « La musique et l’ineffable ».

Il a surtout analysé les grands compositeurs de la fin du XIXè siècle et du début du XXè à savoir Gabriel Fauré, Maurice Ravel, Claude Debussy, auxquels il convient d’ajouter Franz Liszt, Isaac Albeniz, Déodat de Séverac et Federico Mompou.

Un petit recueil établi par François Schwab après le décès de JANKÉLÉVITCH, illustre son éclectisme « La Musique et les heures : Satie et le matin, Rimski-Korsakov et le plein midi, Chopin et la nuit, Le Nocturne ».

Je prends comme pivot son ouvrage « La Musique et l’Ineffable », car toute la pensée de JANKÉLÉVITCH peut se déduire de la façon dont il perçoit la musique. Citons ses principaux axiomes (et le mot convient bien) :

  • « La Musique est trompeuse, sinon immorale, car elle crée une émotion sans objet », phrase qui emporte l’enthousiasme tout en gardant sa contradiction.
  • Les intitulés des chapitres de son livre sur la musique sont en fait un résumé de toutes ses autres recherches philosophiques telles « La Violence », « le mirage de l’expression », l’« inexpressif et l’objectivité », l’ « indifférence affectée ».

Toujours beaucoup d’oxymores chez JANKÉLÉVITCH. Ainsi cette phrase clé : « Aussi peut-on dire, à volonté, que la musique est tout entière un jeu ou qu’elle est tout entière sérieuse – et cette position équivoque lui est commune avec la poésie, avec le théâtre et le roman, avec l’art en général. La musique est toute ludique puisqu’elle reste en marge de l’existence utilitaire et prosaïque, et pourtant, à considérer son sens immanent, elle est toute sérieuse… »

Ou encore « La musique a ceci de commun avec la poésie et l’amour, et même avec le devoir : elle n’est pas faite pour qu’on en parle, elle est faite pour qu’on en fasse, elle n’est pas faite pour être dite, mais pour être jouée… non, la musique n’a pas été inventée pour qu’on parle de musique ! »

Terminons sur son thème central : « Le mystère que la musique nous transmet n’est pas l’inexprimable stérilisant de la mort, mais l’inexprimable fécond de la vie, de la liberté et de l’amour ; plus brièvement : le mystère musical n’est pas l’indicible, mais l’ineffable. »

L’immeuble où a vécu Vladimir Jankélévitch, 1, quai aux Fleurs à Paris, sur l’île de la Cité.

Petite conclusion… incomplète

Vous l’avez compris, ces quelques phrases résument à merveille tout le style de JANKÉLÉVITCH, toujours incisif, utilisant la simple assertion et son contraire. Sa méthode est identique pour tous les grands sujets de morale qu’il a abordés dans sa vie universitaire : la conscience, l’ironie, l’alternative, le mensonge, le mal, les vertus, l’austérité et la vie morale, le Je-ne-sais-quoi, et le Presque-rien, le pur et l’impur, la mort et le pardon, l’irrésistible et la nostalgie.

Il ne vous reste plus qu’à rendre hommage à Vladimir JANKÉLÉVITCH en lisant les trois tomes du Je-ne-sais-quoi. Mais auparavant, prenez votre élan et lisez l’amusant Peter Pan de James MATTHEW BARRIE, paru en Pléiade.

Philippe OLIVE

PS : Catherine Dumas, fille du grand professeur de philosophie caennais Jean-Louis Dumas, nous a fait remarquer que JANKÉLÉVITCH avait prénommé sa fille Sophie. Quel bonheur pour un professeur de philosophie que de donner à sa fille le prénom de la sagesse ! Catherine Dumas nous a également indiqué que la fille de JANKÉLÉVITCH était, elle aussi, professeur de philo et avait enseigné au lycée Malherbe durant une à deux années de formation. Les traditions se perpétuent dans la famille.


QUESTIONS, RéPONSES ET COMMENTAIRES


0 Commentaires


ÉCRIRE UN COMMENTAIRE


Laisser un commentaire

Les champs obligatoires sont indiqués avec *